25 mai 2012

Bastiat dans le hors-série de Capital

Dans ce numéro hors-série de mai-juin, Capital dresse un panorama de la pensée économique depuis trois siècles à travers cinq thématiques et consacre un article fort bien fait à Bastiat :
  • les hérauts du libéralisme (Adam Smith, Friedrich Hayek, Milton Friedman...); 
  • les pourfendeurs des inégalités (Marx, James Tobin, Amartya Sen...) ; 
  • les penseurs de la mondialisation (Frédéric Bastiat, JS Mill, Joseph Stiglitz...); 
  • les observateurs de la société (Gunnar Myrdal, Alfred Sauvy, John Kenneth Galbraith…);
  • les inclassables (John Maynard Keynes, Joseph Schumpeter, Nikolaï Kondratiev…).
Voir le sommaire complet plus bas.



Sommaire complet :

Interview de Jean-Marc Daniel «On attend de l’économiste un remède, pas une polémique»
Aux premières loges d’une histoire chahutée

Les hérauts du libéralisme
John Locke On lui doit le concept de propriété privé
Adam Smith Le marché n’a ¬besoin de personne pour fonctionner
Jean-Baptiste Say Avec sa loi de l’offre, un nouveau produit trouve forcément un débouché
Friedrich Hayek Ses idées néolibérales font fureur chez les conservateurs du Tea Party
Milton Friedman Il a prêché toute sa vie contre les méfaits de la dépense publique
Arthur Laffer Son «trop d’impôt tue l’impôt» a influencé Reagan et… Sarkozy

Les pourfendeurs des inégalités
Charles Fourier Il a jeté les bases du modèle coopératif
KARL Marx Son œuvre donne des clés pour comprendre la crise
William Beveridge L’inventeur de la Sécurité sociale
James Tobin Sa taxe sur les transactions financières agite l’Union européenne
Amartya Sen Les fruits de la croissance doivent être mieux répartis
Muhammad Yunus L’apôtre du microcrédit plaide pour une finance humaniste

Les penseurs de la mondialisation
David Ricardo Il a codifié les pratiques du commerce international
Friedrich List Le théoricien du protectionnisme «temporaire»
Frédéric Bastiat Refuser le libre-échange, c’est mourir à petit feu
John Stuart Mill Le développement durable était au cœur de ses réflexions
Fernand Braudel Il a décrypté l’économie à l’échelle des millénaires
Joseph Stiglitz Le gourou ¬préféré des altermondialistes

Les observateurs de la société
Max Weber Les croyances des hommes influent sur la production
Gunnar Myrdal Il a démontré que les inégalités ont des causes multiples
Alfred Sauvy A long terme, le progrès est créateur d’emplois
John kenneth Galbraith Il a dénoncé l’excès de pouvoir des managers
Gary Becker Son analyse coût-bénéfice est devenue un classique

Les inclassables
Thomas Malthus Il a mis en garde contre l’explosion démographique
Vilfredo Pareto Grâce à sa loi des 80/20, les entreprises ont appris à doser leurs efforts
Thorstein Veblen Il a fustigé l’avènement de la classe bling bling
John Maynard keynes Ce dandy a révolutionné le rôle de l’Etat
Joseph Schumpeter Il a vu dans l’innovation le moteur du business
Nikolaï Kondratiev Pour lui, le capitalisme renaît toujours de ses cendres
John Von Neumann Sa théorie des jeux a changé les règles de la négociation

Sélection d’ouvrages pour aller plus loin


23 mai 2012

Nozick vs Rawls : sur quels principes fonder la justice ? (II)

Voir la partie I

On justifie souvent l’extension de l’État à toutes les sphères de la société par le fait qu’il serait le meilleur instrument pour atteindre une justice distributive. C’est notamment l’argument de John Rawls, professeur de philosophie à Harvard et auteur d’un livre qui a fait l’objet d'un large débat parmi les philosophes, économistes et sociologues : Théorie de la justice.

Nous avons vu dans un premier temps comment Nozick avait entrepris de réfuter cette justification en montrant qu’il s’agissait d’une forme de condamnation aux travaux forcés, ce que Bastiat avait appelé « spoliation légale ». Il reste à voir comment :

1° il établit une nouvelle théorie de la justice distributive
2° il plaide pour un État minimal, celui dont les pouvoirs plus étendus ne peuvent être justifiés.

1° La justice comme légitimité

Selon Nozick, traiter les individus comme des « fins en soi » consiste à reconnaître en chacun le seul propriétaire légitime de lui-même, de ses capacités, ainsi que des biens qu’il possède grâce à ses capacités et à son travail. La répartition des choses produites par le moyen de nos talents constitue une violation de notre personne. Cela ne signifie pas que la redistribution est impossible par principe, mais qu'elle est subordonnée au primat de la volonté individuelle.

Ainsi, nous ne sommes pas dans la position d’enfants à qui des parts de gâteau ont été données par quelqu’un qui, au dernier moment, réajuste le découpage du gâteau pour corriger un découpage approximatif. Il n’y a pas de distribution centrale, il n’existe personne ni aucun groupe habilité à contrôler toutes les ressources et décidant de façon conjointe de la façon dont ces ressources doivent être distribuées. La question centrale, au cœur du débat avec Rawls est donc la suivante : Peut-on redistribuer un bien sans tenir compte de qui l’a produit ?

En réalité les ressources appartiennent déjà toujours à quelqu’un et elles sont issues d’une distribution antérieure dont on peut juger la légitimité. C’est pourquoi, pour juger de la légitimité d’une possession, il faut faire son histoire et se demander dans quelles conditions elle a été acquise. De même, la pauvreté doit être jugée en fonction de son origine : spoliation, imprévoyance, incapacité ?

Ce que chacun possède, il l’a obtenu à la suite d’une transaction. Une distribution est juste si elle naît d’une autre distribution juste grâce à des moyens légitimes. Le principe achevé de la justice distributive dirait simplement qu’une distribution est juste si tout le monde est habilité à la possession des objets qu’il possède. Cette théorie de la justice s’énonce à travers trois principes :

• Principe de justice dans les acquisitions : le fait de posséder un bien est juste si ce bien a été acquis par le travail, par un don ou par un échange marchand.

• Principe de la justice dans les transferts : un échange est juste s’il est libre et s’il est fondé sur des règles connues et admises par tous.

• Principe de correction des injustices passées : ce principe s’applique quand un des deux principes de base a été violé. Par exemple, l'indemnisation des victimes d'actes criminels.

Pour savoir à qui appartient légitimement un bien, il suffit de s'intéresser aux modalités de son acquisition. La répartition des biens est juste si chaque personne a droit aux siens.

Une illustration : la fortune de la star du baskett Wilt Chamberlain est-elle injuste ?


Dans Anarchie, État et Utopie, Nozick imagine que Wilt Chamberlain (star américaine de la NBA dans les années 1970, mort en 1999) négocie un contrat tel que chaque personne donne 25 cents de plus pour assister à ses matchs. Si un million de spectateurs se déplacent pour le voir jouer, Chamberlain aura donc gagné 250 000$ de plus que n’importe quel autre joueur de la NBA. La nouvelle répartition des biens qui fait de Chamberlain un homme riche est-elle injuste ? Non, répond Nozick, car elle résulte de transferts librement consentis. « La question de savoir si une distribution est juste dépend de la façon dont elle née. »

La justice ne réside donc pas dans le résultat de l’échange, mais dans le respect des droits de propriétés et des contrats librement passés entre les individus. « Toute chose qui naît d'une situation juste, à laquelle on est arrivé par des démarches justes, est elle-même juste ».
Soit D1 : une distribution égalitaire de biens et D2 : une nouvelle distribution qui résulte d’un échange de biens. Si D1 est juste et si D2 est le produit d’un consentement, alors D2 est juste.

Ce qui fait la justice dans la possession d’un bien, c’est la manière dont il a été acquis au cours d’une histoire. « Quiconque a fabriqué un objet, écrit Nozick, l’a acheté ou a établi un contrat pour toute autre ressource (…) a des droits sur lui. Les choses viennent au monde déjà rattachées à des gens ayant des droits sur elles. »

2° Plaidoyer pour l’État minimal


Quelle place les droits de l’individu laissent-ils à l’État ? Un État d’anarchie, un État de nature, un État minimal, ou un État redistributeur ?
Si les individus ont des droits, et s’il est des choses qu’aucune personne, ni aucun groupe, ne peut leur faire (sans enfreindre leurs droits), il faut logiquement soutenir l’idée d’un État minimal « qui se limite à des fonctions étroites de protection contre la force, le vol, la fraude, à l’application des contrats, et ainsi de suite. » L'État n'est justifié, selon Nozick, que s'il est strictement limité à ses fonctions essentielles de protection des droits individuels et des contrats. Toute activité plus étendue, démontre l'auteur, viole inéluctablement les droits de l'individu. Et ce constat a une conséquence fondamentale : « L'État ne peut employer son appareil de contrainte afin d'amener certains citoyens à aider les autres ni pour interdire des activités à certaines personnes, dans leur bien ou afin de les protéger ».

Se fondant sur la philosophie aristotélicienne, les penseurs dits « communautariens », Alasdair MacIntyre ou Michael Sandel, ont contribué au débat critique autour de l'œuvre de Rawls. Selon eux, l’individu n’est pas un "soi" vide et indéterminé, une pure liberté. Il est incarné dans un certain nombre de structures biologiques, sociales et morales, il a une nature qui se manifeste par des dispositions spécifiques. Il leur paraît donc nécessaire de réactiver la conception aristotélicienne de l’homme comme animal politique, qui ne peut réaliser sa nature humaine qu’au sein de la société. Par ailleurs, les communautariens rappellent justement, contre Rawls, que la société ne peut reposer uniquement sur des principes juridiques et contractuels mais qu’elle a besoin pour vivre de valeurs morales partagées et de traditions culturelles communes.

De son côté, Nozick a souligné que sa vision de l'État minimal était compatible avec l'existence de petites communautés fondées sur différentes théories de la justice. Un groupe qui souhaiterait former une communauté socialiste régie par une théorie égalitaire serait libre de le faire, tant qu'il ne force pas les autres à rejoindre sa communauté. En effet, chaque groupe a la même liberté de réaliser sa propre idée d'une bonne société. De cette façon, selon Nozick, l'État minimal constitue un « cadre d'utopie ».

Publié sur 24H Gold

17 mai 2012

Hannah Giles : comment une américaine de 20 ans a fait trembler Obama.


En France, nous avons Hollande… aux États-Unis, ils ont Obama. Ce mois d’avril, j’ai eu l’honneur d’être invité à Colorado Springs, au grand meeting conjoint d'Atlas Foundation et d’Heritage Foundation, deux think-tanks américains qui travaillent au développement de la liberté économique. J’y ai vu des raisons d’espérer pour la France.

Au cours des repas, plusieurs invités d’honneur prennent la parole à la tribune soit pour recevoir un prix, soit pour livrer un témoignage lié à leur action pour la liberté. Deux écrans géants retransmettent leur discours, il y a sept cents personnes à table. 

Ainsi Mark Stevens, un publicitaire, qui a passé un contrat avec une émission de radio très connue aux Etats-Unis (le Rush Limbaugh Show), vient raconter comment lui et ses employés sont la cible quotidienne de toutes sortes de menaces, de harcèlement et d'abus par téléphone ou par e-mail. Qui sont ses agresseurs ? Des activistes de gauche qui veulent détruire son entreprise. Cet honnête homme d’affaires nous raconte comment il est allé défier ces partisans d’Obama à la télévision et ne compte pas les laisser faire (lire mon prochain article pour le détail de l’histoire).

Puis, c’est Hannah Giles qui prend la parole. Je vois monter à la tribune une petite brune à talons aiguilles, au physique de James Bond girl. Hannah n'est pourtant pas une bimbo. C'est une journaliste d'un genre nouveau : armée de son smartphone, elle a fait trembler Obama en révélant un énorme scandale.

Tout le monde a les yeux rivés sur elle... Dans un grand silence, elle se lance avec sa petite voix : « il y a trois ans, à vingt ans, ma vie a basculé… » En 2009, un an après l’élection de Barack Obama, elle est étudiante en journalisme à Miami ou elle réside avec ses parents et sa plus jeune sœur. Sportive, elle est ceinture noire de ju-jitsu et pratique le surf, elle collectionne les planches dans sa chambre. 

Alors qu’elle est à Washington pour un stage, elle a l’idée d’aller enquêter sur l’association ACORN, connue pour ses liens avec Obama. Elle lance un appel sur Facebook pour trouver de l’aide. Trois personnes se portent volontaires. Un plan est monté pour aller filmer les membres de l’association en caméra cachée. Au dernier moment, deux personnes se désistent, craignant pour leur carrière. Avec James O’Keefe, qu’elle rencontre pour la première fois après leurs échanges sur Facebook, ils réécrivent le scénario en catastrophe la veille de l’opération. Elle sera déguisée en prostituée et lui en mac. Ils vont demander à ACORN de les aider à obtenir un prêt pour ouvrir un bordel avec des mineures venues du Venezuela et filmer les réactions des employés. Le scénario est caricatural et Hannah ne croit pas trop qu’ils seront pris au sérieux. 

Surprise : non seulement ils sont bien accueillis mais en plus on leur donne tous les conseils pour falsifier les papiers, maquiller leur activité illégale en club de danse, escroquer le fisc américain et les banquiers. C’est tellement inimaginable que pour en avoir le cœur net, ils vont louer une voiture et refaire l’opération 8 fois, dans 8 villes différentes. Sept fois sur 8 l’improbable se produit : on leur prête une assistance bienveillante pour monter l’opération en toute sécurité. ACORN est une association qui regroupe des « community organizations », c’est-à-dire des travailleurs sociaux. Son nom complet est Association of Community Organizations for Reform NowL’association, aussi célèbre que SOS Racisme ou les Restos du Cœur en France, compte alors quatre cent mille membres répartis dans mille deux cents antennes à travers tout le pays. C’est une association gouvernementale, subventionnée par des fonds publics et privés.

Et c’est aussi un puissant lobby qui défend les droits des minorités et milite pour tous les candidats de la gauche progressiste. En 2008, l’association avait financé la campagne d’Obama. Ce dernier y avait travaillé pendant un an comme « organizer », après ses études à Columbia. Le concept de « community organizing » est né dans les années 60, sous l’inspiration de Saul Alinsky. En 1971, ce dernier avait rédigé un « Manuel de l’animation sociale » (Rules for radicals), qu’on peut résumer en une phrase : « la fin justifie les moyens ».


Mais cette fois le piège s’est refermé sur les « organizers »… et sur Obama. Hannah met en ligne une première vidéo le 9 septembre 2009. L’associationACORN nie tout en bloc et crie à la manipulation. Elle décide alors d’en publier une seconde, puis une troisième, etc. Prise la main dans le sac, obligée de reconnaître les faits, l’association présente ses excuses. Obama, gêné, fait de même. Quelques semaines plus tard, en novembre 2010, après avoir vainement tenté de lancer des procès contre Hannah, ACORN, l’une des plus grosses organisations de la gauche culturelle américaine  dépose son bilan et disparaît. Pendant ce temps Hannah reçoit des menaces de mort, on l’accuse de racisme. Son père est obligé de lui payer des gardes du corps et des gilets pare-balles. Pourtant Hannah appartient à la génération « color blind », aveugle à la couleur de peau, elle est tout sauf raciste. Par contre elle n’hésite pas à accuser Obama de brader les valeurs de l’Amérique, de profiter de la crise pour augmenter le pouvoir du gouvernement fédéral avec des plans de sauvetage qui ne sont que de nouvelles augmentations des dépenses publiques, sur le dos des classes moyennes. 

En mars 2010, elle reçoit le prix Ronald Reagan pour son action mais elle claque la porte de la Young America’s Foundation, une organisation très républicaine qui tentait de la récupérer. « Je ne suis ni démocrate ni républicaine, je suis libertarienne » dit Hannah. « Le gouvernement menace nos libertés individuelles par la corruption, le gaspillage et l’abus de pouvoir. Ce n’est pas ce que voulaient les pères fondateurs. Il faut revenir à la Constitution », ajoute-t-elle. 

Or, les médias traditionnels sont eux-mêmes subventionnés, à la botte du pouvoir. Pour accéder à une information libre, il faut payer de sa poche. Et c’est pour soutenir cette presse libre qu’Hannah a créé sa propre association, la Phoenix Foundation, une organisation à but non lucratif basée à Austin au Texas et destinée à contourner les médias traditionnels. Elle sélectionne, finance et forme de jeunes journalistes à devenir indépendants et à poursuivre sans relâche la vérité avec courage et créativité. 

Obama sera-t-il réélu en 2012 ? Ici, à Colorado Springs, tout le monde en doute.  Contrairement à ce qu'on croit en Europe, Obama touche aux États-Unis des sommets d'impopularité rarement atteints dans l'histoire d'une présidence. We’ll see

Publié sur 24h Gold le 16 mai 2012





13 mai 2012

Nozick vs. Rawls (I)

1ère partie* 
Par Damien Theillier

Déjà formulée au XIXe siècle par les libéraux français (Destutt de Tracy, Frédéric Bastiat mais aussi Charles Comte et Charles Dunoyer), la revendication de l’État minimal a resurgi avec vigueur aux États-Unis au cours du XXe siècle, notamment dans la controverse entre John Rawls et Robert Nozick. Selon ce dernier, « La question fondamentale de la philosophie politique, celle qui précède toutes les questions sur la façon dont l’État devrait être organisé, porte sur l’existence même d’un État, quel qu’il soit. » (Robert Nozick, Anarchie, Etat et Utopie, 1974, p.19).

1° John Rawls, disciple de Rousseau

Le philosophe américain John Rawls est mort en 2002, à l’âge de 82 ans. Depuis la publication de Théorie de la justice, en 1971, il était considéré comme l'un des principaux penseurs politiques de son temps.

Né le 21 février 1921 à Baltimore, il avait interrompu ses études pour servir dans l'infanterie de combat dans le Pacifique, pendant la seconde guerre mondiale. A son retour à la vie civile, il entreprend des études de philosophie à l'université de Princeton, dont il deviendra docteur.

Professeur à Cornell puis à Harvard, John Rawls n'avait publié que quelques articles épars lorsqu'il a fait paraître, à l'âge de cinquante ans, un livre long et aride dont personne ne prévoyait, et certainement pas lui-même, à quel point il allait révolutionner la pensée politique. Théorie de la justice (1971) devient en effet rapidement la lecture obligatoire par excellence pour les enseignements de philosophie morale et sociale des universités des États-Unis. Dans ce livre, il critique l’utilitarisme et réintroduit la dimension normative, ou l’éthique, au cœur de la théorie politique. Parallèlement, le livre est traduit dans de nombreuses langues et se répand sur tous les continents. Les ouvrages de Rawls traduits en français ne sont pas très nombreux, mais les principaux sont pour la plupart accessibles en livre de poche. Son maître livre, Théorie de la justice (Seuil, "Points Essais"), est à compléter par Justice et démocratie et, par la série d'études consacrées à son œuvre sous le titre Individu et justice sociale

Rawls inscrit sa pensée dans le sillage du contractualisme de Rousseau. Pour ce dernier l'inégalité et les divisions entre les citoyens sont les principales causes du mal social. Rawls réactualise le problème de la manière suivante : comment faire exister « une société juste et stable de citoyens libres et égaux, profondément divisés par des doctrines religieuses, philosophiques et morales raisonnables quoique incompatibles » ?   

Selon Rawls, une société ordonnée est une société fondée sur des principes de juste répartition des biens. Ainsi, « nul ne doit être avantagé ou désavantagé par l’intervention du hasard de la nature. » Autrement dit, puisque les différences de talents ne sont pas méritées, il faut y apporter des compensations. Rawls justifie donc l’intervention active de l’État pour compenser les inégalités par une redistribution des richesses et la mise en place d’un État providence avec la création de droits sociaux et économiques. C’est ce qu’il appelle : « la justice comme équité ».

Depuis plus de trente ans, la plupart des théories politiques dans le monde occidental, communautarisme, égalitarianisme, féminisme, sont des réponses au livre de Rawls ou des reformulations de théories passées (utilitarisme, marxisme, libéralisme…), à la lumière de la théorie normative de Rawls. C’est notamment le cas du libertarianisme, tel qu’il a été systématisé par Robert Nozick.

2° Robert Nozick, disciple de Locke

Robert Nozick est originaire d’un milieu juif newyorkais de Brooklyn, fils d’un immigrant russe. À l'Université Columbia où il commence ses études de philosophie, il sympathise avec les idées de la « New Left ». Après un doctorat en 1963 à l'Université de Princeton, il y devient professeur assistant de philosophie. En 1969, il obtient le grade de professeur titulaire à Harvard. 

Au cours de ses études supérieures, il rencontre Ayn Rand et Murray Rothbard, qui le conduisent à lire les œuvres de Ludwig von Mises et de Friedrich Hayek. Son évolution intellectuelle vers le libertarianisme culmine en 1974 avec la publication d’Anarchie, État et Utopie, une défense originale et très argumentée de l’État minimal et une critique de la social-démocratie défendue par son collègue de Harvard, John Rawls. Immédiatement salué par les intellectuels conservateurs et libertariens, son livre devient une sorte de manifeste philosophique de la « New Right », même si Nozick n’a jamais vraiment apprécié les étiquettes politiques.

Le principal mérite de Nozick est d’avoir fourni un vaste argumentaire contre les droits sociaux, la redistribution et l’État social-démocrate de John Rawls. On ne trouvera pas chez Nozick, contrairement à Ayn Rand ou à Murray Rothbard, de justification des droits individuels. Nozick opte pour une approche intuitive. Supposons, dit Nozick, que Locke ait raison et que les hommes ont droit à la vie, à la liberté et à la propriété. Quel type de société politique serait compatible avec de tels postulats éthiques ? L'État social-démocrate de Rawls est-il justifié ? Toute l’argumentation de Nozick dans Anarchie, État et utopie, consiste à montrer que : 
1° les critères de justice de John Rawls violent les droits fondamentaux, en particulier, le droit de propriété, et sont donc en réalité immoraux ;
2° l’État minimal est le seul type d’État justifiable au regard de ces droits fondamentaux.
En effet, on voit mal comment compenser les inégalités socio-économiques au moyen de la contrainte de l’État sans du même coup porter gravement atteinte à l’égalité morale des citoyens et à leur liberté individuelle. Or, selon Nozick, une telle interférence continuelle dans la vie des gens, dans leurs projets comme dans leurs actions se heurte à deux objections majeures :

– Nozick reproche à Rawls de ne pas prendre assez au sérieux le principe de la dignité des personnes et l’impératif kantien, dont il prétend pourtant se réclamer, qui consiste à traiter les autres comme des « fins en soi » et non comme de simples moyens. En effet, traiter les individus comme des « fins en soi » consiste à reconnaître en chacun le seul propriétaire légitime de lui-même, de ses capacités, ainsi que des biens qu’il possède grâce à ses capacités et à son travail. Or quand l’État prélève l’impôt sur les revenus pour compenser les inégalités, il se sert des capacités productives de certains pour que d’autres (tous) en bénéficient. L’État se sert donc de certaines personnes comme de moyens pour servir les fins d’autres personnes.

– Dans la théorie de la justice de Rawls, la question des droits de propriété n’est pas abordée, elle ne fait pas partie des principes éthiques et politique permettant de fonder une société juste.

3° La justice comme équité est arbitraire et immorale

Rawls pense que les talents de chacun ne lui appartiennent pas vraiment mais qu’ils constituent un réservoir dans lequel la société a le droit de puiser pour compenser les inégalités. Selon Nozick, cette théorie est à la fois arbitraire et immorale :
a) Il est impossible de définir ce qui est mérité et ce qui ne l’est pas ;
b) La négation de la propriété de soi équivaut à réduire les hommes à n’être que de simples moyens pour les autres
Pour Rawls, talents et capacités sont des ressources socialement disponibles, parce que leur distribution entre les individus relève de ce qu'il appelle la « loterie naturelle ». Pourtant, selon Nozick, la vraie justice, c’est celle qui respecte les droits de propriété de chacun : propriété de soi et propriété des biens, acquis par le travail. Chacun de nous a ses talents et dispositions qui lui appartiennent en propre, de sorte que nul ne peut s’en servir sans notre consentement même pour en faire bénéficier les autres.

Si moralement le riche doit donner aux plus pauvres, il doit le faire librement et non pas être contraint par l’État. « Ainsi, dénigrer l'autonomie d'une personne et lui nier la responsabilité première de ses actions, c'est une voie douteuse pour une théorie qui souhaite par ailleurs conforter la dignité et le respect de soi des êtres humains ». Je peux librement donner le fruit de mon travail à un autre, mais quand l’État me réclame par la force ce qui m’appartient en propre, il ne me respecte pas comme personne morale et il agit de manière illégitime.

A suivre….

*Publié sur 24hGold 

06 mai 2012

Best of Contrepoints


Le best-of Contrepoints réunit le meilleur du meilleur journal libéral en ligne, le média indépendant qui monte ! 

Cette sélection, réalisée par l’association liberaux.org, prend le contre-pied d’une série de mythes confortables : désindustrialisation, plans de rigueur, commerce équitable, crise, surpopulation, immigration, Allende, privatisation du rail britannique…  Trouvez également un compte-rendu de l’actualité internationale, des sujets de société, de la littérature et de la philosophie (voir notamment mon article : Qui est Ayn Rand ?)


PLAN

INTRODUCTION 7
274% de croissance pour les partenaires et auteurs de Contrepoints 9

ÉCONOMIE 15
Il n’y a pas de désindustrialisation 15
Les plans de rigueur, bons pour l’économie 19
Le « commerce équitable », inutile au mieux, contre-productif au pire 21
Rions un peu en attendant la crise 25
Pour en finir avec la loi de 1973 31

INTERNATIONAL 37
De l’illusion économique à la révolte en Tunisie 37
Deux recommandations pour libérer le monde arabe 40
Le Japon nous donne une leçon de résilience 45
Chávez : « Le capitalisme a tué la vie sur Mars » 48

POLITIQUE 49
Nicolas Sarkozy, président d’honneur d’Attac ! 49
François Hollande, jésuite thermodynamique 52
Le renouveau des oligarchies 57
Pas de transparence des subventions du Conseil régional d’Ile-de-France 68
10 paradoxes du libéralisme en France 74

SOCIAL 81
La gauche l’avait rêvé, la droite le fait 81
Il n’y a pas d’écart salarial hommes/femmes 88

SOCIETE ET ENVIRONNEMENT 93
Le mythe de la surpopulation 93
Les immigrés prennent-ils le travail des français ? 99
Science climatique alarmiste et principe d’exclusion 101

LECTURE ET CULTURE 109
Qui est Ayn Rand ? 109 
La gestation du libertarianisme 116
L’analyse de classe libertarienne 123
Hommage à Mario Vargas Llosa 129
James Buchanan, Gordon Tullock : le Calcul du Consentement 131
Dictature libérale ? 135

HISTOIRE 143
La voie chilienne vers le socialisme 143
Le mythe des « Chicago Boys » 157
John James Cowperthwaite 161
Les mythes sur la libéralisation des trains britanniques 168